(13) Le bahaisme (al-bahâ’iyyah)

Histoire de la pensée islamique

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   Parmi les diverses sectes issues du mouvement chi‘ite, al-ithnâ‘achariya (chiisme duodécimain, religion nationale en Iran) a donné naissance au bahâ’isme. Considérée comme une déviation sectaire par les musulmans orthodoxes,

cette doctrine est une religion abrahamique nouvelle aux yeux de ses adeptes. Elle s’apparente donc aux trois grandes croyances monothéistes (judaïsme, christianisme et islam), mais s’en distingue nettement avec ses lois spécifiques, ses livres saints spéciaux et son prophète particulier. Le bahâ’isme compte aujourd’hui plus de sept millions d’adeptes répartis dans 100 000 complexes cultuels et culturels à travers le monde entier. C’est à Haïfa, en Israël, que se situe leur siège principal.

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Mausolée du Bâb à Haïfa, Israël

Origines du bahaisme

   Un certain commerçant répondant au nom ‘Alî Mouhammad Ach-Chirâzî (né en 1820/1152H à Chirâz, ville du sud-ouest de l’Iran) appartenait au mouvement duodécimain. Son intelligence et ses connaissances dans les domaines philosophique et psychologique suscitèrent chez ses congénères un respect inégalé de sa personne.

   Les adeptes de cette secte croyant en l’existence d’un imâm caché, ‘Alî Mouhammad prétendit qu’il était son porte-parole et que le savoir de ce dernier s’était incarné en lui. La crédulité des sectaires duodécimains n’ayant pas de limite, Mirzâ (sayyid) ‘Alî Mouhammad alla ensuite jusqu’à s’autoproclamer Al-Mahdî Al-Mountadhar, personnage salvateur censé apparaître mille ans après l’absence de l’imâm (caché depuis 260H) selon leur croyance. Il finit même par affirmer qu’il était une incarnation humaine de Dieu et que son existence représentait une étape obligatoire avant le retour de Jésus et de Moïse. Il s’attribua le titre de « Bâb » (porte), appellation qui exprimait parfaitement son rôle d’intermédiaire entre Dieu et les adeptes du bâbisme. Ce mouvement fut officialisé en 1844.

   Quelques éléments fondateurs de la secte bâbie trahissent incontestablement toute appartenance, voire ressemblance à l’Islam. Outre l’incarnation divine en la personne du prophète autoproclamé, le choix de sa demeure comme lieu saint à la place de la Mecque était caractéristique de sa déviance. En sus, plusieurs interdits et obligations issus de la loi musulmane n’étaient pas respectés. En révisant les lois islamiques, le Bâb a rédigé son propre livre saint intitulé Al-Bayân dans lequel il a consigné une série de rites et de lois censés préparer ses adeptes à l’arrivée de « Celui que Dieu rendra manifeste », parmi lesquels figurent :

– le fait de s’asseoir sur des chaises (et non à même le sol) ;

– impression des écrits, en particuliers des livres saints ;

– dévastation des lieux sacrés appartenant aux religions précédentes ;

– autodafé de l’ensemble des ouvrages non-bâbis ;

– défense d’épouser des non-babis et même de s’asseoir avec eux ;

– possibilité de saisir les biens des non-bâbis.

Du bâbisme au bahaisme

   Après avoir reçu l’allégeance de 18 adeptes en 1844, le Bâb envoya des émissaires propager sa révélation dans le reste de la Perse, tandis qu’il se rendait lui-même à la Mecque pour annoncer officiellement sa vocation. L’accueil qu’il y reçut fut un avant-goût de ce qui l’attendait dans son pays. En effet, à son retour en 1845, les persécutions menées contre son mouvement se développèrent et entravèrent ses moindres déplacements. Il trouva néanmoins refuge chez le gouverneur d’Ispahan en mars 1846, mais le décès de celui-ci rendit le Bâb de nouveau vulnérable. Il demanda une audience au roi de Perse à Téhéran, mais il se trouva emprisonné en Azerbaïdjan avant d’y parvenir en 1847. L’année suivante, les railleries mordantes adressées au Bâb à la suite de son jugement poussa son premier disciple et bras droit Houssayn-i-Bouchrou’i à déclarer la « guerre sainte » aux autorités. Sept mois plus tard, les bâbis se rendirent suite à la promesse prononcée par le prince de les épargner, mais loin de tenir sa parole, il extermina les prisonniers. Après un long silence rédactionnel, le Bâb se résigna à rédiger son testament dans lequel il désigna Mirzâ Yahyâ-i-Noûrî (surnommé Sobhe-i Azal qui signifie « Main d’éternité ») comme successeur en attendant la venue du « Promis ». Le Bâb fut exécuté en 1850, il était alors âgé de trente ans.

   La relève était donc assurée par les disciples du Bâb, notamment par Mirzâ Sobhe-i Azal et son demi-frère Mirzâ Houssayn ‘Ali Noûrî. Ils appartenaient à une famille fortunée de l’aristocratie persane, dont les origines remontaient aux dynasties régnantes de l’ancienne Perse impériale.

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Mirza Houssayn ‘Ali Noûrî

   En 1852, Mirzâ Houssayn participa activement à la tentative d’assassinat du roi de Perse Naçiri’d-Dîn-Châh Qâjar, mais il finit par être arrêté et emmené jusqu’à la capitale Téhéran. Il fut enfermé dans un cachot obscur, froid et nauséabond surnommé « le trou noir ». C’est dans ce trou sinistre que Mirzâ Houssayn prétendit avoir vécu une expérience mystique qui lui aurait fait comprendre qu’il était « Celui que Dieu rendra manifeste », autrement dit « Bahâ’oullâh », dont la venue avait été annoncée par le Bâb.

   Étant donné qu’il bénéficiait d’un soutien important, ses ennemis l’épargnèrent et se contentèrent de le bannir avec sa famille. C’est ainsi que Bahâ’oullâh quitta Téhéran pour Baghdâd en 1853. Mais la conscience du danger que représentait ce personnage poussa les autorités ottomanes à l’exiler aux confins de l’empire. Après Constantinople, Bahâ’oullâh se retrouva à Adrianople, en Turquie européenne.

   C’est précisément dans cette cité que Bahâ’oullâh déclara sa mission au monde entier. Comme toute révélation de ce type, celle-ci fut accompagnée de représailles intestines menées par son propre frère Sobhe-i Azal. La nomination de ce dernier par le Bâb en personne comme son successeur, ne permettait pas à Sobhe-i Azal d’accepter l’autoproclamation de son proche parent, considérée illégitime. De ce profond désaccord découla un schisme irréversible au sein de la communauté bâbie entre les « bahâ’is », partisans de Bahâ’oullâh et les « azalis », militants au service de Sobhe-i Azal. Ce dernier désirait poursuivre le mouvement bâbi tel que l’avait laissé son prédécesseur, alors que Bahâ’oullâh porta ses prétentions plus loin en affirmant que l’Esprit de Dieu resplendissait en lui et que son maître en avait été averti avant son exécution. Il considérait le Bâb comme une annonce à sa propre venue – tout comme l’était Yahiyâ pour Jésus – et que lui-même surpassait tous les prophètes antécédents.

   Leur désaccord prit une tournure si violente que le pouvoir en place décida de séparer les protagonistes : Bahâ’oullâh fut envoyé à Saint Jean d’Acre en Palestine où il continua à prêcher jusqu’à son décès en 1892, tandis que son frère finit ses jours sur l’île de Chypre (mort en 1912).

Les fondements du bahâ’isme

   La succession de Bahâ’oullâh fut assurée par son fils ‘Abdalbahâ’, nommément désigné par son père dans son testament. ‘Abdalbahâ’ était également l’unique exégète autorisé à interpréter les écrits de son paternel. De ces ouvrages se détache un fil conducteur non loin de déplaire aux détracteurs de l’Islam. La croyance bahâ’ie se base en effet sur certains principes déjà énoncés par certains politiques, mais que les bahâ’is s’approprient comme une véritable révélation. Ces fondements semblent plutôt relever d’une déclaration syncrétique visant un nouvel ordre mondial :

1 – reconnaissance de l’unité de la race humaine qui doit être considérée comme une seule communauté ;

2 – chaque individu doit chercher par lui-même, indépendamment des autres, la vérité et vivre selon ses idéaux. Il existe donc en théorie autant de crédos que d’adeptes bahâ’is ;

3 – toutes les croyances se partagent les mêmes bases religieuses ;

4 – la religion doit mener à l’entente et à la communion entre les peuples ;

5 – la croyance prône un équilibre harmonieux entre la foi et la science. La recherche du savoir est un aspect qui figure déjà en Islam ; le Coran et la sounna regorgent d’exemples qui vont dans ce sens ;

6 – la femme est l’égale de l’homme ;

7 – toute sorte de préjugés est à proscrire ;

8 – les humains doivent travailler ensemble pour établir la paix mondiale ;

9 – les hommes et les femmes sont en droit d’acquérir la meilleure éducation spirituelle et morale, selon leur situation ;

10 – les problèmes sociaux et économiques doivent être résolus, entre autres par des méthodes spirituelles ;

11 – l’utilisation d’une langue et d’une écriture universelles est prônée, sans éradiquer les autres langues préexistantes (idée d’unité dans la diversité) ;

12 – la mise en place d’une Cour permanente d’arbitrage au niveau mondial est envisagée. Son rôle se rapproche de celui de l’ONU ou d’Amnesty International.

   D’ailleurs, dès 1948, alors que la plupart des pays musulmans ne sont pas représentés à l’ONU, le bahâ’isme est reconnu comme ONG par l’Unesco et coopère avec cette institution jusqu’à présent. Aussi, de nombreux auteurs occidentaux soutiennent le bahâ’isme, sans toutefois y adhérer, même si politique et religion s’entremêlent étroitement.

   Le discours bahâ’i séduisit évidemment les journalistes occidentaux du début du 20ème siècle, qui se firent une joie de relayer ses idées. ‘Abdalbahâ’, conscient de son succès, adapta certains principes pour gagner en crédulité auprès des occidentaux : il abandonna l’idée de l’incarnation divine et des miracles, et il adopta même plusieurs concepts juifs et chrétiens pour attirer les gens du Livre.

   Il fut invité dans de nombreuses villes d’Europe, aux États-Unis et au Canada où il réussit à charmer les audiences par son apparence et ses allocutions flagorneuses.

   ‘Abdalbahâ’ mena donc une vie dévouée à la perpétuation du message de son père. Lorsqu’il s’éteignit à son tour en 1921, c’est son petit-fils qui reprit le flambeau.

   Il est à noter que si la doctrine bahâ’ie se veut pacifique, ses adeptes sont loin de l’être puisque leur implication dans certains attentats perpétrés contre les autorités de pays musulmans où ils ont élu domicile est flagrante. L’attaque menée contre le shah d’Iran, à laquelle participa Mirza Houssayn ‘Ali Noûrî, conféra à la secte une teinte plus farouche que celle de son aïeul le bâbisme. De ce fait, les incertitudes concernant les réelles intentions bahâ’ies ont suscité la défiance des gouvernements musulmans qui mènent parfois une lutte acharnée contre les bahâ’is, tandis que d’autres croyances dérivées du christianisme ou du judaïsme sont invariablement respectées depuis des lustres.

   Alors que le bahâ’isme bannit tout prosélytisme, ses adeptes tentent néanmoins de s’installer partout dans le monde, particulièrement dans les États musulmans, mais aussi en Occident où ils trouvent bon accueil. Il est légitime de se demander quel est le véritable dessein du bahâ’isme et quelles sont les raisons de son succès dans les pays de l’Ouest. La réponse se trouve probablement dans les similitudes existant entre la politique éducationnelle de l’Unesco destinée à « occidentaliser » les peuples musulmans en visant une émancipation féminine à l’européenne et les principes d’égalité homme-femme prônés par le bahâ’isme.

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Tombeau de Bahâ’oullâh à Bahjî

   Une déclaration officielle illustre parfaitement le concept bahâ’i : « Le second processus est la tâche d’insuffler la vie à ce corps, de créer la véritable unité et la spiritualité qui culmineront dans la paix suprême. Cette tâche est celle des bahâ’is qui s’appliquent, grâce à des directives précises et à l’assistance divine permanente, à ériger l’édifice du royaume de Dieu sur terre, vers lequel ils appellent leurs semblables, leur conférant ainsi la vie éternelle. »[La Maison universelle de justice – dans une lettre du 8 décembre 1967 -, dans La Paix, p.38.]

    Le célèbre écrivain Mouhammad Al-Ghazâlî n’hésita pas à rétablir la vérité sur les bahâ’is dans son livre Difâ’ ‘ani-l-‘aqîdah wach-charî‘ah didda matâ‘ini al-moustachriqîn. À travers un fin décryptage du langage bahâ’i et une étude approfondie des actions de ‘Abdalbahâ’ peu avant la première guerre mondiale, il en arriva à une conclusion finalement prévisible : la doctrine bahâ’ie s’efforça d’œuvrer en faveur du colonialisme du 20ème siècle.

   Aujourd’hui, les efforts déployés par les membres de cette secte qui s’apparente à l’Islam se poursuivent dans le but de ternir l’image de la religion musulmane. Aidée par des institutions officielles, la doctrine de Bahâ’oullâh s’infiltre dans les quatre coins du monde et touche toutes les catégories sociales.

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